Le portail culturel du Département de l'Isère
Accueil du site
ACCUEIL / MUSIQUES / Ninon Vallin, diva d'Isère
Votre barre d'outils Diminuer la taille de la police (petite).Augmenter la taille de la police (grande).Augmenter les contrastes en inversant les couleurs.La mise en forme courante correspond à celle par défaut. Pour imprimer le document, utilisez les fonctionnalités de votre navigateur. Envoyer à un ami

MUSIQUES

Ninon Vallin, diva d'Isère

Ninon Vallin : une cantatrice iséroise sur les plus grandes scènes du monde

« Je suis amoureux de cette voix pailletée d'argent. »
Ces mots de Claude Debussy sont adressés à une jeune cantatrice qui vient de créer le rôle de la vierge Érigone, puis tous les rôles féminins, dans le Martyre de saint Sébastien, dernier grand ouvrage lyrique du compositeur de Pelléas et Mélisande, subjugué par le talent, la musicalité et le timbre adorablement fruité de mademoiselle Vallin.

Eugénie Vallin (née le 8 septembre 1886), très vite surnommée Ninon Vallin, a 25 ans quand elle arrive à Paris et rencontre Madame Heglon-Leroux, professeur de chant qui la présente à Claude Debussy puis à Albert Carre, directeur de l'Opéra-Comique. Elle en devient titulaire en 1912 avec le rôle de Micaëla dans Carmen et la veuve de Bizet, pourtant ravie par ce rôle, n'hésite pas à lui proposer de chanter le rôle titre !

En 1914, avec Debussy au piano, elle crée Trois Poèmes de Mallarmé, œuvre qui lui est dédicacée ; la jeune chanteuse n'a que 28 ans. L'animosité de Gheusi, successeur de Carre, fait accepter en 1916 à Ninon Vallin un contrat en Amérique du Sud. La cantatrice peut difficilement imaginer qu'elle part pour une tournée qui va durer dix saisons et fera d'elle le premier soprano du Teatro Colon de Buenos Aires. Partenaire de Caruso, Martinelli, Schipa, Gigli, Ruffo, elle interprète la plupart des grands ouvrages du répertoire français mais aussi les rôles dans Norma, Tosca, Pagliaci et Mefistofele.

Désormais, l'essentiel de la carrière de Ninon Vallin sera internationale. Elle se fait applaudir à Montevideo en Uruguay, où elle crée en 1951 le Conservatoire de musique, à New-York, San-Francisco, Moscou, Budapest, Le Caire, Istanbul. À Milan, elle reçoit un triomphe dans le temple sacré de La Scala, puis ce sera Vienne sous la baguette de Richard Strauss, Barcelone, Rome, Stockholm, Montréal, Toronto, Vancouver, Prague, La Haye, Bruxelles, Genève, Madrid, où Manuel de Falla lui demande de chanter le premier rôle dans Le Tricorne.

Elle réapparaît à Paris, à l'Opéra-Comique et à l'Opéra pour créer Marie l'Égyptienne de Respighi et y interprète les premiers rôles en tant qu'artiste invitée : Carmen, La Vie brève, Les Noces de Figaro, Thaïs, Werther, Faust, La Damnation de Faust... et quelques autres qu'elle cristallise par son génie de l'interprétation et la rareté d'un timbre qui lui permet de chanter avec autant d'aisance dans le registre du soprano que celui du mezzo, et de jouer les trois rôles féminins dans Les Contes d'Hoffmann !

Originaire du Dauphiné comme Berlioz puisque née à Montalieu-Vercieu près de Crémieu en Isère, Ninon Vallin est Marguerite en juillet 1935 sous les halles séculaires de La Côte-Saint-André et son interprétation reste encore aujourd'hui l'exemple à suivre. Elle sera de nouveau une Marguerite inoubliable en 1937 devant le mur deux fois millénaire d'Orange et lors de l'inauguration du théâtre antique de Vienne l'année suivante.

La « diva iséroise » a enregistré, entre 1913 et 1955, un peu plus de quatre cent cinquante disques. En 1919, elle fixe dans la cire l'air principal de La Damnation de Faust et reviendra, à la naissance du microsillon et à la veille de ses 70 ans, graver les plus belles pages du chef-d'œuvre de Berlioz avec le ténor Guy Fouché, le chef Jean Allain dirigeant l'orchestre des Concerts Pasdeloup.

Après avoir fait ses adieux sur la scène de l'Opéra de Paris dans Les Noces de Figaro, elle réalise, en 1947 et 1949, la performance de deux tournées triomphales en Australie et en Nouvelle-Zélande (via les États-Unis et le Canada), où le public est resté attaché et fidèle à la French soprano, comme le prouve la réédition du 31e CD de ses enregistrements !

Le compositeur catalan Federico Mompou composa en 1923 ses plus subtiles zarzuelas pour la cantatrice, qui chantait et parlait à la perfection l'espagnol et l'italien, l'accompagnant en outre pour leur enregistrement. Reynaldo Hahn, Poulenc et Ravel lui dédièrent aussi leurs plus belles mélodies. Sa voix, grave et chaude dans le registre parlé, allait du mi grave au contre ut dièse quand elle chantait. Son émission vocale s'inspirait des grandes chanteuses qu'elle eut l'occasion de côtoyer, notamment Lilli Lehmann et Titta Ruffo. Quant à son timbre, il était d'une rondeur, d'une clarté et d'un mœlleux jamais retrouvés depuis chez une voix française, avec des demi-teintes élégiaques.
De même, son articulation pourrait heureusement inspirer bien des cantatrices actuelles. Elle savait parfaitement contrôler sa respiration abdominale, soutien indispensable pour l'élargissement du larynx et le repos des cordes vocales. Enfin, le placement dans les résonateurs et le vibrato impeccable se ressourçaient dans une technique qui nous ramène à l'époque d'une Malibran et d'une Viardot, et que surent heureusement « ressusciter » Callas, Caballe et aujourd'hui Dessay et Fleming.

Après une carrière exceptionnelle de plus de cinquante ans, elle enseigna ensuite le chant au conservatoire de Lyon. Plus connue à l'étranger qu'en France, Ninon Vallin a disparu le 22 novembre 1961, à l'âge de 75 ans. Elle laisse derrière elle un patrimoine discographique considérable, deux films où elle tient le rôle principal (La Fille de la Madelon en 1937 et Ceux de demain en 1938), plus de quarante premiers rôles, trois tours du monde et des représentations par milliers dans quarante-trois capitales ! Elle fut sans contexte l'artiste lyrique française la plus reconnue et la plus encensée de la première moitié du XXe siècle.

Patrick Barruel-Brussin
in catalogue de l'exposition Divas. Les interprètes de Berlioz, Musée Hector Berlioz, La Côte-Saint-André - 2008

VU

Conférence donnée au Musée Berlioz